J’aime bien ma tante Germaine, même si par moments, j’ai l’impression qu’on ne vit pas sur la même planète.
C’est vrai que j’ai 19 ans, elle, elle approche des 80, elle croit dur comme fer au Contrat Social, à Rousseau, bref Liberté, Egalité, Fraternité, Justice et total respect à Voltaire…
Elle enrage, depuis peu, à propos de l’enquête publique du Plan Local d’Urbanisme de Pélissanne. Enrage est un piètre mot, elle suffoque d’indignation, Tatie Germaine. Le maire, droit dans ses bottes de droite, a lancé son projet TTGP (très, très grand Pélissanne) avec tout le toutim : zones NEP, mixité sociale, PADD, PPRI, UCA, UCB, EBC, ER, XYZ, ce qui fait que tout un chacun doit potasser 2 pages de lexique avant de capter 2 lignes… Avec ce truc, on intérêtgénéralise quand on bétonne ou rogne des propriétés, on enlève des bois, on crée des voies, ça fait des contents mais aussi des pas contents, ça réveille 10 mousquetaires et 100 opposants. Un chapelet de litiges grimpe alors à l’horizon. Bref, au final on feu-d’artifice une enquête publique, pour que chacun donne son avis et ses arguments.
Tu comprends bien, me dit Tatie Germaine, qu’avec ce grand Patifar, il faut un commissaire enquêteur très indépendant, un peu comme un juge d’instruction, quelqu’un de compétent, certes, mais au dessus de tout soupçon… Et là, bingo, tousse-t-elle, je crie « alarme » ! On est ausculté par une personne qui est conseiller municipal dans une ville voisine, élue sur un liste étiquetée « divers droite ». Pour moi, me dit tante Germaine, ça coince, c’est une vraie hérésie, parce que l’action publique, elle a une éthique quasiment sacrée et nette : sans neutralité, on s’expose à la suspicion du copinage, même si le travail est bien fait.
Confier une mission de quasi arbitrage municipal à quelqu’un qui affiche publiquement un choix politique, quel qu’il soit, c’est une faute et c’est comme si on déchirait le contrat de confiance avec la République.
Je lui ai tendu un verre d’eau, j’ai pensé à Darty, puis à Bettancourt, et je lui ai dit que peut être, si l’éthique était dans le caniveau, c’est que l’exemple venait d’en haut. Elle m’a regardé bien en face, elle m’a dit « c’est pas une fatalité, c’est vrai que les temps on changé, en mal. Indigne-toi plutôt, lis et… bouge-toi.
C’est comme ça que je suis reparti avec le bouquin de Stéphane Hessel.
KEVIN